Rouge

 




SERRE-MOI

Parce que la pluie, le sort
Les vents, la nuit, dehors
Les mots tremblants qu'on ne sait plus croire
Parce que les absents et nos mémoires

Parce qu'avec le temps, va
Tout, dit-il, tout s'en va
Beau camarade, nos beaux espoirs
Parce que la triste ironie des miroirs

Des malins qui parlent haut
Des oubliés privés de mots

Serre-moi fort
Serre-moi encore, petite
Quand ta jeunesse et ton décors
Sans tes caresses, la vie mord

Serre-moi fort
Serre-moi encore, petite
Ferme les bras, ferme la porte
Aux diables qui m'emportent
Aux diables qui m'emportent
Aux diables qui m'emportent


ON N'A PAS CHANGÈR

J'ai des idoles en solde, j'ai quelques saints à céder
Des vieux leaders en vrai toc, j'ai des gourous périmés
Pas mal de stars de rock en stock, ex-rebelles "jetsettisés"

J'ai quelques dieux en boutique, 2, 3 prophètes à brader
Des discours à prix modique, des langues en bois démodées
Même un président pathétique, cynique et boursouflé

C'est le grand marché de l'histoire
C'est un vieux monde à oublier
Restent nos rêves et nos espoirs pour tout recommencer

Et puis rallumer la lumière
Briser l'obscurité
Balayer la poussière
Respirer, respirer

Et puis remonter les rivières
Persister et signer
Une autre vie, d'autres frontières
C'était nos slogans, nos idées, on n'a pas changé

J'ai des rusés, des malins, médiatiques et maquillés
Des charmants, des magiciens, pour les plus désemparés
Des spécialistes en lieux communs, suffisants initiés
J'ai des sondages discrets pour remplacer toutes pensées
J'ai des mensonges-vérités, dès qu'ils passent à la télé
J'ai des marchands, des tapis, qui peuvent tout acheter

C'est la grand marché, c'est la foire
Nouveau monde "audimatisé"
Restent nos rêves et nos espoirs
Pour tout recommencer


QUE DISENT LES CHANSONS DU MONDE?

Que disent les chansons du monde de Prague à Bogota
Jaunes, indiennes, noires ou blondes, à Shanghai, à Rabat?

Que disent les chansons d'ailleurs, de leurs mots d'enfant?
Compagnonnes de candeur à chaque grave instant
De quelle religion les notes? Les mots quelle couleur?
Danses et plaintes polyglottes, que disent les chœurs?

Que fécondes nos terres et nos dieux miséricordieux
Qu'après l'ombre et la lumière pour les sages et les pieux
Que les femmes seraient des fleurs offertes à nos désirs
Mais qu'il faut prendre leur cœur avant de les cueillir

Et le temps qui passe, et le temps qui court
Et le temps qui lasse, tasse, casse et fait les amours
Et nos peurs immenses, nos rêves infinis
Les fêtes et les danses, danses, danses, danses et puis l'oubli
Partout les mêmes "m'aimes-tu aussi?"
Quand tes bras me serrent, serrent, serrent et que vient la nuit

Qu'il faut partir à la guerre la fleur au fusil
Vive notre patrie mère et mort à l'ennemi
Que la mer amante cruelle à la vie à la mort
Que nos montagnes sont belles et respectent les forts

Qu'un matin plus de misère et la révolution
Qu'il était une bergère et petit patapon
Qu'ave maria, notre père, à nos péchés pardon
Que fais dodo petit frère et parti le dragon

Et le temps fugace et le temps si court et le temps vorace
Chasse, efface tous nos discours
Mêmes rengaines au Caire à Sydney, dis-moi que tu m'aimes,
Même, même, même, si tu sais
Que le temps rapace, que le temps vautour, que le temps nous
Lâche, lasse, glace et gagne toujours


IL PART

Lourd éveil emmêlé de ses bras
D'un sommeil épais comme un coma
S'arracher du corps à la tiédeur
Sale aurore, il était déjà l'heure

Il part finir sa nuit près d'autres bras
Près d'une autre qui dort, ou qui fait semblant

Toute blafarde, les peaux, le silence
Tout sépare, le froid, l'impatience
Effacer, prudence misérable
Cheveux, parfums, traces de coupable

Il part, et je le sens si loin déjà
Près d'un autre mensonge, qui songe

Il part et je me redis c'est la dernière fois
Sans y croire, j'ai froid
On s'appelle
C'est ça


JUSTE APRES

Elle a éteint la lumière?
Et puis qu'est-ce qu'elle a bien pu faire,
Juste après?

Se balader, prendre l'aire?
Oublier le sang, l'éther
C'était la nuit ou le jour?
Juste après

Deux, trois mots d'une prière?
Ou plutôt rien et se taire
Comme un cadeau qu'on savoure
Qu'a-t-elle fait?

Un alcool, un chocolat?
Elle a bien un truc comme ca
Dans ces cas-là

Le registre, un formulaire
Son quotidien, l'ordinaire
Son univers

A-t-elle écrit une lettre?
Fini un bouquin peut-être?
Une cigarette?

Qu'est-ce qu'on
Peut bien faire
Après ça?

Elle y est sûrement retournée
Le regarder respirer
Puis s'est endormie

Comme dormait cet enfant
Si paisible en ignorant
Qu'on en pleurait jusqu'ici

Mais qu'est-ce qu'on peut bien faire
Après ça?


ROUGE

Y aura des jardins, d'l'amour et du pain
Des chansons, du vin, on manquera de rien
Y aura du soleil sur nos fronts
Et du bonheur plein nos maisons
C'est une nouvelles ère, révolutionnaire

On aura du temps pour rire et s'aimer
Plus aucun enfant n'ira travailler
Y aura des écoles pour tout l'monde
Que des premières classes, plus d'secondes
C'est la fin de l'histoire, le rouge après le noir

On aura nos dimanches
On ira voir la mer
Et nos frères de silence
Et la paix sur la terre
Mais si la guerre éclate
Sur nos idées trop belles
Autant crever pour elles
Que ramper sans combattre

Y aura des jardins, d'l'amour et du pain
On s'donnera la main tous les moins que rien
Y aura du soleil sur nos fronts
Et du bonheur plein nos maisons
C'est une nouvelle ère, révolutionnaire

Un monde nouveau, tu comprends
Rien ne sera plus jamais comme avant
C'est la fin de l'histoire, le rouge après le noir


DES VOTRES

De ce pays, de ces mots, des vôtres comme d'un drapeau
Je reviens

Vierges mondes, or et cristaux, femmes douces comme une autre peau
Coraux, parfums tropicaux, fièvres de ces matins nouveaux
J'ai tout vu tout pris, tout entendu, touché les glaces et goûté les feux les plus chauds
Des mètres et du temps j'ai su, comme le ciel est à l'oiseau
Je suis des vôtres

De ces vents, de cette histoire, de ces gens de peu, de ces eaux
Libres enfants de communards, libres sangs baignés d'idéaux
Plus j'étais loin, plus vous étiez beaux, commes on s'éloigne
Pour mieux voir un tableau
Dans ces errances exutoires, je vous croisais comme un écho
Je suis des vôtres

Pas des pas des pas des pas des pas des
page à page à page à page à page à
Pas j'ai pas j'ai pas j'ai pas j'ai pas
les mots les mots les mots
J'ai pas les mots qu'il faut

J'étais parti pour me trouver
Je ne reviens que pour aimer


FRERES

Je viens des plaines
je suis des montagnes
Ces terres-là sont les miennes
ce sont nos campagnes
À nous depuis la nuit des temps
nous y étions avant
Nous combattrons pendant 1000 ans
jusqu'au dernier sang

Les mêmes cris, mêmes discours
Les mêmes dialogues de sourd
Contraintes et semblables aussi
Identiques au fond de la nuit

Frères, la même jeunesse, même froid sous la même pluie
Frères, mêmes faiblesses, la même angoisse aux mêmes bruits
Frères, frères de pleurs, frères douleurs
Du même acier dans les mêmes ventres déchirés

Je reçois des lettres
chaque semaine,
Les mères s'inquiètent
elles font des prières
J'ai une photo de ma femme
j'ai aussi le goût de ses larmes

Après, quand tout sera fini
Quand la victoire aura souri
Après, la vie la belle vie
Bientôt quand tout s'ra fini

Frères, mêmes tremblements, mêmes peurs et mêmes fusil
Frères, mêmes talismans, mêmes alcool pour un même oubli
Frères, frères d'instant, frères d'histoire
Gravés dans la même pierre glacée sans mémoire
Frères, même anonymat, frères d'absurdité
Frères, frères d'attente au fond des mêmes tranchées
Frères, frères de sang, frères de mal
De pulsions libérées du fond du même animal
Du même animal


DES VIES

Ca fera un avocat, peut-être un notaire
Tradition de famille, du côté du père
S'il a des problèmes pour aller jusqu'en fac
Il ira quand même, y'a des boîtes à bac

Période rebelle entre quinze et dix-huit
Il dira des gros mots, il fumera du shit
Passage à l'acte : une amie de sa mère
Il aimera les docksides et Mark Knopfler

La sœur d'un voisin, flash, on s'aime, on se noce
Auto, un enfant trois quarts, roulez carrosse
Maîtresses, plusieurs, pas de plaisir sans gêne
Divorce, quarantaine, pour la même en plus jeune

Des vies, que des vies, pas les mieux, pas les pires
Des bas, des hauts, des cris, des sanglots, des feux, des désirs
Du temps qu'on aura pu saisir
Et que restait-t-il à écrire?
Des vies où l'on aura eu peu, si peu à choisir

Il s'ra chanteur de rap, joueur de basket
Boxeur, sprinter, G.I. peut-être
S'il a l'étincelle, mort ou dealer
Rien d'autre au menu de son quartier, sa sœur
Probablement même à quinze ans, classique
T'échappes à la police, pas aux statistiques
Autre enfant d'la rue, n'e de père inconnu
Qui de bien entendu, compris? On continue

De vrais oublis, de faux souvenirs
Des coups de sang, de cœur et souffrir et rire et plaisir
Des parties qu'on aura cru jouer
Lesquelles n'étaient pas programmées?
Des vies où l'on aura eu peu, si peu à écrire


NE LUI DIS PAS

Troubles images issues du temps
Messages d'enfant
Vagues voyages au gré d'avant

Ne lui dis pas
Ce n'est qu'à toi
Rêve tout bas
Ne lui dis pas

Tendres caresses, fièvres et sang
Les peaux s'entendent et se tendent
Paupières closes, qui te prend?

Ne lui dis pas
Ca sert à quoi
Ce n'est qu'à toi
Ne lui dis pas

On n'avoue rien si l'on est innocent
Les mots sont vains, les mystères indulgents
La pénombre éclaire
Du silence au mensonge
C'est l'espace des songes

Page après page, vie sur vie
Quand les questions dansent
N'est-ce que ca? Etait-ce lui?

Ne lui dis pas
Ce n'est qu'à toi
Rêve plus bas
Ne lui dis pas

Qu'il est si tard, qu'il ne t'étonne plus
Qu'il ne sait pas et qu'il n'a jamais su
Que bientôt l'hiver
Si c'était à refaire
Mais "chut" mieux veut se taire
Ne lui dis pas


ELLE AVAIT 17 ANS

"À quoi tu rêves redescends
C'est comme ca passe autrement
Faudra bien que tu comprennes
À chaque jour suffit sa peine

Après tout c'qu'on a fait pour toi
À ton âge, on s'plaignait pas
L'excès en tout est un défaut
T'as pourtant pas tout c'qui te faut?"

Ca devrait être interdit
Tous ces mots tranchants comme des scies
Antidotes à la vie, à l'envie
Mais quelle est sa maladie?

Elle avait dix-sept ans, elle avait tant et tant
De rêves à vivre
Et si peu l'envie de rêver, comme ces gens
Agés qui tuent le temps
Qu'ils n'ont plus, assis sur des bancs
Dix-sept ans, elle dérivait à l'envers loin des
Vérités avérées
Elle disait qui vivra verra, et moi je vivrai,
vous verrez!

"Méfie-toi de tes amis
Dans la vie pas de sentiment
On ne vit pas avec des si
Y'a les gagnants et les perdants
T'as trop d'imagination
Mais garde un peu les pieds sur terre
Faudra qu'tu t'fasse une raison
Attends, tais-toi, mais pour qui tu t'prends?"

Elle aimait pas les phrases en cage
Etre sage, pas le courage
Elle disait quitte à tomber de haut
Qu'elle vendrait chèrement sa peau

Elle avait dix-sept ans
Elle prenait la vie comme un livre qu'elle
Commençait par la fin
Ne voulait surtout pas choisir pour ne jamais
Renoncer à rien
Dix-sept ans
Elle était sans clé, sans bagages, pauvres
Accessoires de l'âge
Elle voulait que ses heures dansent au
Rythme de ses impatiences

Face à tant d'appétit vorace
Que vouliez-vous que j'y fasse?

À tant de violente innocence
J'avais pas l'ombre d'une chance


FERMER LES YEUX

Et puis cette ombre au fond de l'ombre
Et puis ces deux mains qui se nouent
Ces gestes faits et refaits sans en voir le bout
Et puis cette ombre encore debout

Le cri d'une sirène
Quand le jour a déteint
Parenthèse de peine
L'oubli jusqu'à demain

Longue secondes inertes
Le corps à l'abandon
Gestes lents, cigarettes
Puis s'essuyer le front

Vague regard au ciel
Pour l'heure ou pour le temps
Trop de pluie, de soleil
C'est tout c'qu'il en attend

Déjà loin de ses haines
Aussi loin qu'il le peut
Où ses rêves l'entraînent
Quand il ferme les yeux

Et puis cet orage sans cage
Et puis tous ces hommes en essai
Son grave visage, maquillage, sans âge
Et puis ces billets dans ta main

Tu peux prendre ses lèvres
Tu peux goûter sa peau
Décider de ses gestes
Même dicter ses mots

Soumettre à tes plaisirs
Tant que le compte est bon
Arracher des sourires
Même changer son nom

Maître d'une apparence
Possédant de si peu
D'un vide, d'une absence
Dès qu'elle ferme les yeux

Quand la peine est trop lourde
Quand le monde est trop laid
Quand la chance est trop sourde
La vérité trop vraie

Comme un dernier voyage
Pour y voir enfin mieux
Enfin d'autres images
Quand on ferme nos yeux
Quand on ferme nos yeux

retour